24 heures chrono

Une garde d’étudiant en médecine, c’est 24 heures chrono d’immersion totale à l’hôpital. On y voit l’urgence, la précarité, la vie, la mort.

L’urgence vitale, mais aussi l’urgence ressentie par des parents lorsque leur enfant a convulsé sous leurs yeux / est tombé de la table a langer / a perdu connaissance / saigne du nez / pleure sans que l’on puisse le consoler / a de la fièvre / refuse de manger / a fait une tentative de suicide / s’est brûlé la main avec le fer à repasser / a des boutons partout / a la diarrhée non stop / a fait une fausse route / etc.

La précarité, c’est « l’absence d’une ou plusieurs des sécurités permettant aux personnes et aux familles d’assumer leurs responsabilités élémentaires et de jouir de leurs droits fondamentaux. » C’est la patiente qui consulte aux Urgences « juste » pour une plaie de la main… En fait, elle s’est coupé la main dans la journée en travaillant, et ne vient se faire soigner qu’à 22 heures, par peur de perdre son emploi si elle s’absente sur ses horaires de travail. Elle est séropositive, vit seule, travaille au noir et attend depuis des mois qu’elle ne compte plus les papiers qui lui permettront de ne plus vivre dans la peur constante de l’expulsion.

La vie, c’est la césarienne de triplés : 3 beaux bébés qui vont bien et 2 parents comblés.

Et la mort, je ne vais pas vous faire de dessin.

On râle, parce que c’est fatigant 24 heures d’affilée sans pouvoir manger / s’hydrater / dormir / faire pipi quand on en a besoin. Parce que la chambre de garde est insalubre. Parce que notre salaire d’étudiant n’est pas faramineux. Parce qu’à la fin, on est lessivé, mais sale, avec une seule envie : rentrer chez soi, prendre une douche et aller se coucher dans son lit (à 10h du matin, du coup…). Parce qu’on n’est pas des robots.

Et pourtant, on y retourne. Parce qu’on a choisi ce métier, parce qu’en 24 heures chrono on rencontre autant de gens et on voit autant de choses, si ce n’est plus, qu’en 1 semaine de stage à mi-temps. Et puis parce que c’est comme ça que l’on apprend, même si tout n’est pas rose.

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Prendre le temps

Si un jour j’arrête d’expliquer à mes patients ce qui va leur arriver, il faudra que j’arrête la médecine.

Parce qu’avec nos blouses blanches sur les épaules, on sait ce qu’il y a derrière un ASP, un ECG, un EEG, des EFR, une ETT, une FOGD, des GDS, une IRM, usw.

Ce n’est pas le cas pour les patients. Nous savons qu’un ECG ne fait pas mal / ça veut dire électrocardiogramme / ça enregistre l’activité du cœur via des électrodes autocollantes / il y a 10 autocollants, un sur chaque poignet, un sur chaque cheville et 6 sur la poitrine / vous ne sentirez rien / il faut que vous restiez bien immobile en respirant normalement pendant l’enregistrement / ça dure 5 secondes et c’est fini.

Pour nous c’est évident, pour eux non. Pour eux c’est une machine à laquelle sont reliés tout plein de câbles électriques et qui émet des bips bizarres plus ou moins inquiétants.

Et c’est valable pour tous les examens que l’on juge « simples » pour nous.

Certes, expliquer prend un peu de temps. Mais il me paraît difficile de soigner les gens, sans donner de son temps. C’est un peu mon cheval de bataille.

Ne jamais oublier d’expliquer, répéter, reformuler. Toujours communiquer.

Quand soigne(u)r fait mal

Je disais que tout n’est pas toujours rose…

Car il arrive que les soins soient mal vécus, on dit d’ailleurs « subir des soins », même si chaque décision doit être expliquée au patient et prise avec lui.

Il s’appelle Monsieur P., il est un peu perdu depuis qu’il est entré à l’hôpital, il s’agite et tombe à chaque fois qu’il essaie de se lever de son lit, alors les soignants l’attachent pour lui éviter des chutes. Mais Monsieur P. est en colère de se retrouver cloué au lit de cette façon, et ça fait mal.

Elle s’appelle Madame S., elle n’a plus faim depuis des mois et manger la fait vomir, alors elle ne mange plus, mais elle est vraiment fatiguée. Pour qu’elle reprenne des forces, il est décidé de lui poser une sonde qui passe par son nez et descend dans son estomac pour la nourrir pendant quelques jours. Et Madame S. a honte de sortir avec ce tuyau qui sort de son nez. Parce qu’avant ça, autour d’elle, personne ne savait qu’elle était malade, et ça fait mal.

Il s’appelle Monsieur B., il a une vilaine plaie de l’orteil qui s’est infectée, puis les bactéries ont atteint les os de son pied. On lui explique que la décision la plus raisonnable serait de l’amputer, pour que l’infection ne s’étende pas plus et qu’il guérisse. Après l’opération, Monsieur B. pleure en voyant le pansement qui couvre le bout de sa jambe, à la place de son pied, et ça fait mal.

Elle s’appelle Madame N., un cancer la dévore de l’intérieur. De son sein gauche, il s’est propagé un peu partout, très vite. Malgré les chimiothérapies, son cancer a décidé de prendre le dessus, et de lui voler toutes ses forces, on parle « d’échappement thérapeutique ». Elle sait qu’à 36 ans, elle va bientôt mourir, et ça fait mal.

La médecine n’est pas une science parfaite, nos longues années d’études ne nous permettent pas de guérir tous les patients. Ce serait vraiment top d’avoir un remède universel, un peu comme le bisou magique, mais qui marcherait pour de vrai. Faute de mieux, on essaye de rassurer, d’écouter, de prendre le temps.

Gravés dans ma mémoire

Certains instants resteront gravés dans mon petit cerveau.

En début de 2ème année, mon stage infirmier, dans une Unité de Soins Longue Durée – un monde un peu à part où des gens n’ayant plus toutes leurs forces, ou plus toute leur tête, ou les deux, vivent la fin de leur vie. C’est là que j’ai rencontré « ma » toute première patiente. Elle m’appelait « mon p’tit » et pendant que je l’aidais à faire sa toilette le matin, elle me racontait les histoires de ses (nombreux) arrières-petits-enfants dont les photos étaient accrochées un peu partout dans sa chambre. A 94 ans, il ne lui restait plus grand chose que la peau sur les os et pas beaucoup de cheveux sur la tête, mais elle aimait prendre soin d’elle et il ne fallait pas oublier de mettre un peu de parfum chaque matin. Merci Madame F. de me rappeler tous les jours depuis « là-haut », qu’avant de s’occuper de maladies, on s’occupe avant tout d’humains.

Une nuit d’été, en garde de chirurgie orthopédique après une série d’interventions un peu fatigantes, sortir devant l’hôpital quelques minutes pour respirer un peu d’air frais avec l’interne, au moment où des lanternes volantes passent dans le ciel au-dessus nos têtes. Instant magique.

Pendant mon stage en médecine générale, en visite dans une maison de retraite, une mamie atteinte de la maladie d’Alzheimer à un stade assez avancé chantait à longueur de journée. Et elle chantait divinement bien.

Aux urgences gynécologiques, la première fois que j’ai annoncé à une patiente que le petit battement que l’on voyait ensemble sur l’écran de l’échographe, était le cœur de son bébé, et qu’il allait bien. Et les larmes de joie qui ont suivi.

Toujours en gynécologie, mais en salle de naissance cette fois. Une maman très angoissée, car Bébé étant très pressé de sortir de son ventre, elle allait devoir accoucher sans l’anesthésie péridurale qu’elle aurait tant voulue. C’était le premier accouchement sans péridurale auquel j’assistais. Le papa d’un côté de la maman, moi de l’autre, sa main serrant la mienne pendant les longues 25 minutes où elle a poussé avec toutes les forces de la galaxie et l’aide de la sage-femme pour mettre au monde le petit Jules. Moment privilégié. En toute non-objectivité, c’était le plus beau bébé de l’univers et les parents les plus heureux de la Terre.

… Et plein d’autres souvenirs et sourires. Parce que c’est aussi ça, les études de médecine. Même si tout n’est pas toujours rose.

To be continued.

DocMinus

(Image trouvée sur internet)

Ce(ux) qui compte(nt)

L’idée de créer ce blog est venue au fil de mes lectures (si vous avez du temps, jetez un coup d’œil à l’onglet « Ceux que je lis »)… 

Par besoin de partager ce que je vis.

Par envie de partager ces tranches de vie.

Même si je n’ai pas la plume d’un écrivain.

J’étais partie pour raconter mes études de médecine de A à Z. Et puis, non en fait. Tout le monde sait qu’il y a la PACES, puis la P2, la D1, l’externat, etc. Ce n’est pas ça qui compte.

Ce qui compte pour moi, ce sont les rencontres, les émotions, l’humanité, le partage… J’ai envie de partager ce qui me rend heureuse de me lever chaque matin. Tout ce qui rend ce métier si passionnant.

PS : si vous avez d’autres suggestions de lectures sympa, je suis preneuse.